Tribune de femme

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Bobo-Dioulasso : les péripéties d’une journaliste lors de l’insurrection

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Journaliste et seule femme parmi une dizaine d’hommes, je n’ai pas été en marge de la couverture médiatique de l’insurrection populaire à Bobo-Dioulasso. Nous étions 4 avant de se nous séparer à un moment donné. Et c’est là qu’on m’a frappée et brulé mon appareil photo. Exfiltrée dans une maison abandonnée par une des familles Barro, j’ai eu la vie sauve après le départ des manifestants.

Fin octobre 2014, le Burkina Faso, pays situé en plein cœur de l’Afrique de l’Ouest écrivait une nouvelle page de son Histoire. Un chapitre qui mettait fin à un précédent qui aura duré 27 ans. Bobo-Dioulasso, deuxième ville du pays, a aussi apporté sa touche à cette réécriture de cet épisode de la marche du pays. A l’instar des autres villes, Sya a montré qu’elle en avait aussi « gros sur le cœur ». Elle était contre l’organisation d’un referendum qui avait pour finalité la modification de la Constitution en son article (37) limitatif du mandat présidentiel. Bobo-Dioulasso était ainsi contre le vote de ce « projet meurtrier » qui allait permettre à Blaise Compaoré de briguer un cinquième mandat alors que la Constitution burkinabè ne le lui permettait plus.

 

Les multiples marches, marches-meeting et condamnations via des déclarations dans les médias sont tombés dans les oreilles sourdes du Président Compaoré. C’est décidé !

 

Le 30 octobre, l’Assemblée Nationale doit voter le projet de loi de révision de l’Article 37. L’opposition politique et les organisations de la  société civile annoncent et organisent une journée de désobéissance civile le 28 octobre. Une foule immense marche dans les artères de la cité de Guimbi Ouattara. Des propos hostiles au régime Compaoré sont proférés. Pendant qu’une partie des manifestants est sur le boulevard de la Révolution, une autre déboulonne tout simplement la statue de Blaise Compaoré aux côté du Guide Libyen Mouammar Kadhafi  communément appelé Monument Blaise /Kadhafi. Voici l’enfant terrible de Ziniaré, le médiateur attitré, le faiseur de paix de la sous-région ouest-africaine à terre. Un signe prémonitoire de la chute très prochaine. La tension monte.

 

Le 29 octobre, la mobilisation se poursuit avec des organisations de la société civile, dont le Balai citoyen et le Mouvement en rouge Faso kun ko. Quelques éléments de ces mouvements  du balai citoyen et du mouvement en rouge sont mis aux arrêts par la gendarmerie. Ce qu’il ne fallait pas ! Une foule de jeunes se déferle  vers le camp pour libérer leurs camarades. Ils sont dispersés par des gaz lacrymogènes mais restent stoïques. Pourtant, il faut aller dormir. Ou du moins, aller réfléchir sur la stratégie pour faire libérer les amis.

Nous sommes au 30 octobre, jour fatidique pour le pays. A Bobo-Dioulasso, tout semblait normal. Toute la ville a retenu son souffle et les  populations étaient aux aguets. Les boutiques, les banques, les marchés … ont tous fermés. Toutefois, devant le siège du CDP, parti de Blaise Compaoré, des chaises sont installés, pour faire la fête après le vote du projet de loi.

 

Vers 10 heures, on constate que l’on est en train de  ramasser les chaises. « Ne ramasser pas. Y a quoi même.  Le pouvoir n’est jamais venu la nuit. C’est en plein midi », crie un militant CDP. « Nous allons les ramasser, et lorsque tout sera calme, nous allons revenir les réinstaller », réplique le propriétaire des chaises. Quelques instants après, les mauvaises nouvelles tombent de la Capitale Ouagadougou. L’Assemblée nationale a été brûlée par les manifestants. C’est donc fini !

La mobilisation continue à Bobo-Dioulasso avec le saccage des domiciles des élus locaux. Les manifestants commencent d’abord par le domicile du maire de la ville, Salia Sanou. Puis, celle des sept autres maires d’arrondissements.

 

Ma galère commence là!

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Nous étions quatre journalistes à couvrir l’évènement à raison de deux personnes par engin. L’un observe et l’autre prend des images (photos). Après l’annonce de l’incendie de l’Assemblée, nous nous sommes séparés. Je rejoins ma rédaction. Toute seule au bureau, des manifestants venus de toute part voulaient s’en prendre au domicile de Karim Barro, maire de l’arrondissement n°6 et fils de Djanguina Barro, situé à 50 m de mon journal, L’Express du Faso. La police tente en vain de les en empêcher. Après près de 30 mn de résistance, elle libère les lieux. Les manifestants commencent le saccage du domicile de Karim Barro. Je faufile entre eux pour faire des photos. Ils cassent et brulent, de la chambre à coucher à la cuisine. Salon, réfrigérateurs, habits, téléviseurs … sont tous réduits en cendre. De chez Karim, ils se dirigent vers le domicile de son papa, El Djanguinaba Barro. Seule la mosquée construite à l’intérieur de la cour échappe aux furies des manifestants.

« Pourquoi tu prends nos photos. Tu veux aller donner à la gendarmerie », me lance un des manifestants. « Je suis journaliste et je ne fais que mon travail », ai-je répliqué. « Attrapez-la », lance un autre. Je tente de fuir mais il est trop tard. Un groupe de jeunes m’immobilisent et s’attroupent sur moi. Les uns me frappent tandis que les, autres arrachent mes mèches. Ils coupent la lanière de mon sac à main, me retirent mon appareil photo et le mettent au feu.

 

Des morts, des blessés et des dégâts matériels…

Ce n’est qu’un « petit » incident et un fait parmi tant d’autres. La journée poursuit avec son cycle de violences et de furies des insurgés. Sauver des vies. Soigner les blessés. La journée du 30 octobre fut longue. Près de 3 morts sont enregistrés à Bobo-Dioulasso. Deux des victimes auront été tués par Monsieur Vicens, le neveu de l’épouse du chef de l’Etat, Chantal Compaoré, qui aurait donc tiré à bout portant sur deux personnes. Alors les manifestants tentaient de brûler son domicile. Le troisième mort a été découvert dans le domicile d’un maire, asphyxié sans doute par la fumée. C’est la débandade au niveau des élus. Eux qui s’apprêtaient à s’offrir une belle fête de victoire ne pensaient maintenant qu’à sauver leur vie. Tous ont fui de leur domicile.

 

Le Palais de Justice et la Mairie : grandes victimes de l’insurrection

« C’est la plus grosse erreur des Bobolais d’avoir brulé la mairie et le palais de justice, qui sont des édifices d’intérêts publics », avait déploré un observateur politique. En effet, si à Ouagadougou, les manifestants se sont contentés  de l’Assemblée nationale, symbole de la démocratie, à Bobo-Dioulasso, l’on aura dépassé les limites. En effet, à Sya les manifestants voulaient en découdre avec le Gouvernorat. Non contents de ne pas avoir atteint  leur objectif, ils s’en sont pris au palais de justice, pillant, saccageant et brûlant tout sur leur passage. La mairie de Bobo-Dioulasso aura subi le même sort.

 

31 octobre, le mouvement se poursuit. Les jeunes de Bobo sont toujours dans les rues. 12h30 on apprend la démission et le départ de Blaise Compaoré vers Pô.  Sur le boulevard de la Révolution, c’est la fête. « Je suis très heureux. Blaise Compaoré est parti. Le pays est enfin libéré », chante un militant d’un mouvement citoyen.

 

1er novembre. Un premier 1er novembre sans Blaise Compaoré. Les Bobolais sont dans l’attente de la suite à donner à l’après Blaise Compaoré.  L’avenir du pays est en train d’être décidé dans la capitale. Difficile de trouver un courageux pour le fauteuil présidentiel. Lougué, puis Nabéré, ensuite Saran Sérémé. Des morts sont malheureusement enregistrés.

 

Le 2 novembre alors que le pays était encore à la recherche d’un Président, à Bobo-Dioulasso, des jeunes procédaient au nettoyage de la ville. D’abord la mairie centrale, puis le palais de justice enfin les rues…

 

Bassératou KINDO



18/11/2016
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